PETITES GENÈSES, ET GRÂCES EN LA NEF, partie 2

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Oskar KOKOSSCHKA, Apocalypse
Elle a quarante ans et remercie sans amertume ce gestionnaire imbus de son petit pouvoir qui vient de la menacer, sans sourciller, de causer sa perte professionnelle pour avoir osé mettre un terme à des intentions contractuelles qui ressemblaient à des entraves. Elle le remercie pour l’inquiétude causée; pour cette peur irrationnelle , qui l’a traversée un instant, d’être poursuivie et maudite sur tous les plans de sa vie. Elle le remercie pour tous les questionnements qui en ont découlé autour de sa liberté et de son identité; pour ce désir impérieux d’échapper à ses filets aussi malveillants qu’impuissants – elle le comprend maintenant. Car enfin, c’est dans cette rupture et cette précipitation à se sauver qu’elle a trouvé ce «nom de scène» qu’elle cherchait mollement jusque là. Ce nom «pour rire», pour mieux coller à sa définition personnelle de l’acte d’écrire : un jeu d’équilibre qui oscille entre libre expression de sa vérité et allégories volontaires; ce nom pour rêver et se revendiquer, malgré tout, de la Nef .
Ce n’est pas une grâce rendue; juste un merci rapide, afin de se souvenir que chaque expérience désagréable est l’occasion de mieux se connaître, et un formidable ressort pour aller rebondir plus loin et danser plus haut. La grâce rendue, au sortir du tunnel , elle est faite à l’instinct de vie et de joie qui transforme tout en opportunité d’écrire plus et plus souvent aussi.
Je suis entrée dans un âge au chiffre alchimique s’il en est et j’ai le sentiment, après moult orages, d’évoluer en relative osmose avec mon sentiment d’êtreté . Chacun de mes pas paraît s’accorder enfin au monde. J’évolue d’un événement à un autre comme guidée.
Seule une pièce du puzzle semble manquer ; ce qui m’incommode parfois et me ralenti considérablement. Comme si un élément de compréhension m’ était caché et m’empêchait d’être mieux alignée.
Puis, vient ce jour…
Je suis assise dans cette salle d’attente. À mes côtés, un étudiant est plongé dans la contemplation d’une phrase algébrique qui tient lieu de la formule magique, pour moi. Inspirée par ces mystiques mathématiques , je me prête à rêver à quelque incantation ésotérique, voire à une prophétie codée. Je sort un carnet car le début d’un poème se profile à l’horizon de mon imaginaire. J’entame une transe écrite ; les mots se bousculent et dansent autour de la feuille avant de se poser. Il est question d’une joie pénétrante . Demandez donc à mon inconscient le lien avec cette discipline qu’est la science des chiffres, et que j’abhorre de surcroît ! Absorbée par mes pensées, je fixe sans y prendre garde la personne assise en face de moi – à moins que mon inconscient ait souhaité que je fixe mon attention justement là. C’est une femme qui approche probablement la soixantaine et qui a l’air, tant par sa posture, par l’énergie qu’elle dégage et par sa tenue, d’être bien plus jeune. J’entends par là très ouverte à l’activité de la jeunesse – il n’y a qu’à la voir regarder avec bienveillance les jeunes personnes qui partagent avec nous cette salle d’attente. J’entends aussi le chant de son attrait pour les surprises de la vie. Elle sort tranquillement un livre de son sac… Le poisson est ferré à l’ hameçon de MA curiosité: «Quel est ce livre? l’ais-je déjà lu? Pourrait-il m’intéresser ? Quel est son titre ?»
Quand je déchiffre , à force de me tordre le cou en toute discrétion, les lettres sur la couverture, je reçois un coup de poing à l’esprit , une gifle éclairante donnée par un Titan omniscient caché dans les tréfonds de mon âme : LA NEF DES FOUS
C’est incroyable, je suis bouleversée. Depuis quelques jours justement je suis à nouveau hantée, habitée par cette vision personnelle de la nef. Une vision entachée, bien évidemment, par le souvenir d’un des tableaux de Jérôme BOSH qui me fascinaient dans ma jeunesse. Il ne s’agit pourtant pas de l’ouvrage en vers de Sebastian BRANT , autrement nommé Le miroir des fous; miroir des vices et névroses des hommes dans lequel l’auteur, non sans humour, s’engloba. C’est une petite pièce d’un auteur que je n’ai jamais lu. Je ne ne peut retenir un cri de surprise qui détourne la lectrice de l’ouvrage. Des sourires et des regards interrogateurs s’échangent; suivis de confidences…
Après un bref échange, la dame, touchée, m’offre spontanément le livre qu’elle possède en plusieurs exemplaires car c’est l’œuvre d’un membre de sa famille – son fils? Son neveu ? Je ne sais plus . Puis , elle répond à l’appel du praticien qui vient de lui faire signe. Elle se lève, me sourit et disparaît derrière une porte qui se referme. Sur le coup je n’ai pas la présence d’esprit de demander des coordonnées tant je suis surprise par ce don. Après mon rendez-vous, je rentre chez moi très pressée de lire. C’est une pièce de théâtre que je découvre, fébrile, planquée sous ma couette, d’un seul trait. Elle m’ébranle et m’enveloppe; tremblante, je me laisse submerger. J’imagine chaque personnage; je les peins sous mes paupières; je respire avec eux et marche dans leurs pas; je me glisse sous leur peau et palpite dans leurs veines. Le conte est simple, beau, fou, cruel; poétique. Il soulève à nouveau en moi , parce qu’il les traite assez crûment, des vagues de questionnements et son flot de réponses intimes au sujet de l’humanité; au sujet surtout de la nécessité humanisante de créer. Et je me souviens… Je me souviens de cette ancienne Apologie de la folie, de tout ce en quoi j’ai cru, de mes combats, de mes passions laissées à l’abandon; des ces pièces de théâtres avortées dès la fin du premier acte, de ces embryons de roman qui manquaient de corps, d’expérience et de courage pour que j’ose les mettre au monde. Je me souviens de mes poèmes enfermés dans leur tiroir-prison, dont les gardiens sont mes doutes, ma peur et ce sentiment sourd d’illégitimité qui se cache en chacun de nous et prend, Grand Maître des fausses apparences, mille formes pour mieux nous tromper et nous convaincre que nous n’avons droit à Rien. N’aurions nous réellement droit à rien d’autre qu’une quête toujours biaisée d’un bonheur douteux et mensonger ? Je me souviens aussi de cette source intarissable qui s’est mise à nouveau à couler; tant, que l’encre déborde.
Alors je plonge direction le plasma de la Nef; et cette fois j’emporte ces mots à qui je dois allégeance car ils me constituent. Plus que cela, ils m’aident à expliquer ou à masquer, dans un jeu consenti, mes pensées intranquilles, mes rêveries sereines, mes lumières, mes ombres . ils m’offrent la possibilité, dans l’acte d’écrire, de mettre à jour une part de vérité intime, enrobée sous une couche de vérité universelle. Car jamais le poète de ment. Il offre à l’interprétation ; espérant d’un vœux pieu que quelqu’un pose son regard pile au creux du sien. Ces mots, je les emporte et les libère, car ils font des ponts à l’Intérieur, ils sont le pont vers l’extérieur ; ils sont le pont vers tous les autres. Et j’emporte avec eux toutes les folies qui restent à accomplir.
TOUTE TEMPÊTE AVANT APPAREILLAGE
Terrible épreuve qui délie l’amour
En un jeu mutin qui ne m’appartient pas:
Manipulation de l’ange,
électrode sensibles
Banalisée par la moisissure de l’écho variable,
Dans l’indifférence
Peureuse et normée
D’un changement immédiat et sans répugnance ;
Dans l’extase de la vie quotidienne et sans tâche de larmes pour qui n’y tient pas.
Pertinente conquête d’un torrent artificiel :
J’ai pleuré pour la peine des autres
Sans penser que j’aurai mal pour eux.
Alors j’ai ébloui mes yeux
Dans l’odeur des cyclopes sans faim
Qui ne mourront jamais,
Car ils n’ont pas le temps de s’oublier à eux-mêmes tant ils ont à faire dans leur boucherie artistique.
Lamentable allégorie de ces horreurs éternelles,
Que l’on détient dans un matin sans évidence,
Qui ne s’écorche qu’en présence d’une épine diabolique.
Je l’ai offerte aux affres délirantes et assoiffées de ma tolérance
Sans flammes et sans sévices.
Gracie de la Nef ( 94/2018 , Les sincères et les colères )
Ivan KONSTANTINOVITCH AIVAZOVSKY
MURMURES DANS LE CIEL
J’ai vu briller, invisibles, les hautes Montagnes
Alors que je plongeais au cœur de l’Antique Bretagne…
la femme-louve, hilare, s’est éveillée
Pour m’épouser, m’envelopper, me guider.
J’ai vu le ciel s’ouvrir sur le Bel Horizon ;
Celui que mon élan pourrait choisir.
Je sais désormais que rien ne peut mourir ;
Le chemin que l’on se promet
Est toujours voie de guérison.
Le soleil brille derrière la pluie ;
On peut rire devant notre ennemi.
J’ai vu mon âme balisée s’envoler.
Elle baigne dans le numineux m’entoure.
Elle accompagne le vol de chaque oiseau sacré
Et me dit que partout se trouvent , comme accolées,
Les libertés et les lois de l’Amour.
Gracie de la Nef ( 2016, Parcellaire Invisible )
Salvador DALI
DANSER DANS LA NEF
Entrer en relation
C’est faire oraison
Et renoncer aux guides.
C’est plonger dans le vide
Avec l’esprit acéré d’un couteau sacrificiel;
Tomber à genoux en conscience;
Se déposséder des gestes artificiels.
C’est révoquer la méfiance
Et s’abandonner tel l’heureux sacrifié
Qui fait don de son souffle
Sans chercher à savoir où le porte le vent;
Qui fait don de son sang
Sans se soucier de la plaie qui se boursoufle.
Entrer dans la Nef de l’Humanité
C’est entrer dans la Danse avec légèreté.
Danser sans entraves et sauter.
Sauter par-dessus les chaînes
De l’Ego qui nous malmène,
Qui nous limite
Dans des vues trop réduites.
Car la vie est éphémère,
Légère comme une danse.
On se croise, on s’aborde Pour s’aimer, se distraire…
Et parfois on saborde,
Pour une infime offense,
La relation naissante
Que l’on pourrait soustraire
 A ces rancunes amères
En un bond facétieux.
Mais, qui peut se défaire
Sans se sentir honteux,
Plus démuni qu’un autre,
De son savoir faire,
De son savoir dire…
Et devenir l’apôtre
D’un réel Savoir Vivre.
Saurons-nous briser nos chaînes;
Affûtés tel celui qui s’affranchit ?
Afin d’accomplir cette folle chorégraphie
Sans disgrâce ni haine;
 Cet Intermède qu’est la Vie.
Alors pourrons-nous, peut-être,
Au dessus du sol, danser.
Comme l’Oiseau, la Plume,
La Feuille, le Pollen … ivres,
Légers, légers,
Gracieux et libres
Gracie de la Nef (  2016 , Parcellaire Invisible )
Marc CHAGALL
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2 réflexions sur “PETITES GENÈSES, ET GRÂCES EN LA NEF, partie 2

  1. Élise

    Pfffff cette genèse là…….
    C’est pas la première fois que je la lis, à chaque fois elle me bouleverse, parce qu’elle résonne en moi : le rien… L’êtreté, la création….. Tout ça tout ça…..
    Et parce que je me souviens du jour où tu m’as raconté cet épisode au téléphone, je venais de te partager la découverte pour moi d’un auteur qui me faisait penser à toi et de plus ce jour là j’étais avec Iza qui d’ailleurs vient d’avoir 60 ans et qui aurait pu être cette femme (jeune) t’offrant ce livre…. Voilà bref j’aime ton texte ! Merci !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ! D’ailleurs, depuis ce jour ( celui où tu m’as parlé de Pascal Quignard) , les congruences ont fait déluge, même si nous ne les voyons pas toujours . J’espère pouvoir rencontrer un jour Iza

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