Dialogues avec la lune

david carmack lewis
David Carmack Lewis

Dame Lune et moi-même regardions – elle, de son unique globe livide ; moi de mes deux yeux cernés de caféine – des lettres griffonnées sur un papier chiffonné : Livre d’ina-chevet. Devant ce mot « de vrac » , que j’avais inventé lors d’une présentation de lecture , nous sommes restées perplexes ; hors du dialogue un long moment. Alors qu’habituellement nous conversions aisément de tout et de rien – ou plutôt je lui confiais aisément mes tracas et elle , patiemment inclinait sa courbe vers le bord gauche de ma lucarne de salle de bain – nous restions coites et peu loquaces au sujet de ma dernière « invention » . Finalement, agacée par mes longs bâillements, la Dame me fit observer que le train du sommeil déplorait mon retard. Elle m’accompagna de ses rayons lactescents et pris soin de me border avec toute la prévenance qu’on lui connaît ; puis elle retourna à ses étoiles.

Moi, je ne trouvais plus le sommeil . C’est une fois seule que m’était revenue l’envie de palabrer . En fin de compte j’avais deux ou trois choses à dire à la lune…

Sous mon dais de lin tendre je tâchais de trouver le chemin opalin de son méat auditif et je murmurais dans l’orbe ce qui pointait et m’obsédait soudain :

Il y a un livre à mon chevet

c’est un livre d’ina-chevet

L’aurais-je lu en entier

lorsque je mourrai ?

Il y a un livre dans ma cuisine

ce n’est pas un livre de recettes

Je préfère lire Théophile Gautier

Que réussir mon parmentier .

Il y a des livres sous mon lit.

J’en livre les runes à mes nuits

pour chasser les humeurs chagrines

et me faire une vie rêvée.

Il y a un livre dans ma tête

comme une bête à l’agonie

Un jour ou l’autre, ou bien une nuit,

Il me faudra bien l’achever.

Comme elle avait l’ouïe fine , et l’analyse délicate, elle en savoura toutes les nuances et m’avoua, après un court silence, qu’elle était agréablement surprise. Ce poème un peu bête , un peu triste , cette créature bête-triste, ça la changeait des habituelles odes en son honneur que je lui resservais à chaque cycle nouveau . À vrai dire, elle n’en pouvait plus de tous ces poètes qui lui rendaient hommage depuis des siècles.

« c’est à vous écœurer de votre condition ! »

Comment lui expliquer que tout en elle , sa rondeur, son éclat, le mystère de sa part secrète , son obsession à orbiter , tout oui, décidément, invitait le quidam à verser dans la poésie – de la plus admirable à la plus improbable , nous en conviendrons.

ODES A LA RONDE

REINE DU CIEL

« Reine de la nuit à la pâle clarté,

Mon regard indécent , ce soir là , te gênait.

Tu n’osais me montrer ta rondeur ; calfeutrée

Sous le feuillage noir d’un arbre enchanté.

Malgré cet asile agité et puissant

Qui me dérobait tes charmes grisants ;

J’ai attendue, muette comme un amant,

Que ton visage éclaire le firmament.

Ta crainte a disparu ;

Tu as rejoint les cieux dans ta course assidue.

Et enfin je t’ai vue entière et toute nue… »

Mon cœur s’est embrasé

Quand le terre a chanté doucement sa beauté .

Oh ! Cette nuit, superbe, Je l’ai vue danser !

rené magritte l'echo
René Magritte

SÉLÉNÉ

Pleine lune

Dans une mer démontée

De nuages tourmentés .

La vérité crue

Qui dévoile

Monstres nocturnes et fantasmagories.

Enivrant

Vertigineux

Intenable

Je mets les Voiles !

Dans les draps je m’enfouis

À demie effrayée

Émerveillée

Ravie.

Malgré mes justificatifs au nom de tous les poètes de tous les temps; malgré mes excuses  pour les mièvreries qu’elle m’inspirait depuis toujours, elle ne démordait pas de sa lassitude. Elle me confia même que, pour ce qui était de mes propres ouvrages, ma comptine simplette lui convenait bien mieux que mes rengaines ridicules à propos de l’horreur des insomnies …

« Est ce que je me plains de ne dormir qu’une fois par cycle ? »

RITOURNELLE DE NUIT

De fil en aiguille

D’aiguillons en coups d’épée

La pensée se déchire

Ne cesse de couler

Elle s’écoule à grands flots

Sans réserve se déverse

Sur mon sommeil en lambeau

De grises vagues de matières

Inintelligibles ininterrompues

Maintiennent ma tête à l’envers

Essoufflant mon esprit rompu.

Le souffle courbé et le corps tremblant

Dans le grand bain de l’Insomnie

Le temps décuple l’agonie

De mes membres implorants.

Dans le vacarme du silence

Le tic tac des aiguilles danse

Interminable ; interminable…

Ma raison ne tient qu’à un fil.

Quand l’ouragan cessera-t-il ?

Demain, dans mille ans peut être ?

Déjà, la dixième aube pointe…

tête ciel

RÉPONDRE AU PETIT JOUR

Qu’est ce qui toque, toque, toque

Aux portes de ma caboche ?

Quel est ce malheur,

Quel est cette erreur

Qui tinte comme une cloche ,

Qui fait dix fois l’tour ?

Qui hante ma tour ;

Retourne mon esprit,

Le griffe et l’écorche ?

Qu’est ce qui m’étourdit ?

Qu’est ce qui toc, toc, toc

Très fort dans mon cœur ?

Qu’est ce qui coule à flots ,

Qui rend tout pas beau

Et plein de rancœur ?

Qu’est ce qui fait rugir ?

Qu’est ce qui veut vomir,

Qui voudrait guérir ?

Qu’est ce qui clac, clac clac ?

Mes genoux se plaquent.

Qu’elle est la terreur

Qui se terre à cœur

De ce puits sans fond ?

Personne ne répond.

Qu’est ce qui veut grandir ?

Qu’est ce qui veut sortir

Et franchir le pont ?

La nuit a ses raisons.

Elle prit un ton acéré et, d’une voix crayeuse , se mit à me comparer à ces créatures nocturnes ; fléaux des fermetures de bar , totalement avinées.

«  tu t’arrimes à tes peines , comme ces olibrius s’accrochent au premier lampadaire innocent qui traîne en hurlant leur rage – loups garous des temps modernes – entre deux jets de pisse incontrôlés. Ils me gueulent à la face leurs misères épouvantables ; comme tu me déverses tes épouvantes misérables. Non mais ! Vous avez des psys pour ça hein ! »

Face à sa mauvaise humeur croissante – je ne l’aurais jamais cru aussi lunatique ; juste un brin changeante – je me sentais démunie ; et coupable pour tous les rageurs et autres éplorés de la nuit. J’avais juste envie de disparaître sous les draps. Il me fallait trouver une parade. La flatter ; vanter son pouvoir , son influence, son potentiel de révélation ? Redorer mon blason ; mettre en avant ma capacité de transcendance ? Je cherchais dans les replis de ma mémoire une incantation digne de l’amadouer .

SIXIÈME LUNE DE LA CONTEUSE

Récolter les signes, affûter les plumes.

Écarter les brumes. Prélever à l’écume

Ses nectars ; L’essence de la nacre.

Projeter sur les braises l’ombre du grand simulacre.

Agencer le présage des rêves aux cieux.

Muer les rages enténébrées en un atlas radieux.

Lier la peau à l’écorce ;

Léguer la fuite à sa force.

Ainsi danse à la vie ;

Au ras des flots,

Au devant des furies.

À saisir les synchronies.

Ainsi danse chamane,

fortissimo ;

Sans filet, sans arme.

À pêcher le sel des larmes

Et des mots.

j’ai capturé des runes

Dessinées sur la lune.

edwin howland blashfield
Edwin Howland Blashfield

À voir l’aura sinistre qui se dégageait de son masque blafard, j’en conclu que ma tentative avait échouée, et avait même passablement détérioré la tolérance de Diane . Je me sentais naufragée dans une relation qui allait tourner à l’orage. C’est au moment précis ou j’allais plonger lâchement dans le roulis désordonné de ma literie, qu’un nuage compatissant – ou inconscient, que sais-je ? – éclipsa mon amie, désormais transmutée en harpie, et lui cloua le bec.

J’attrapais machinalement le premier livre qui musardait sous mon lit. C’était un vieil almanach des marrées.

Hugo
Victor Hugo
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13 réflexions sur “Dialogues avec la lune

      1. pour ma part , ton évocation de Mallarmé en quête m’a fait penser à la nouvelle d’Honoré de Balzac Le chef d’œuvre inconnu … Comme j’ai un peu bu ce soir, je copie ici Wikipédia qui sera plus clair que moi à ce sujet : « Le jeune Nicolas Poussin, encore inconnu, rend visite au peintre Porbus dans son atelier. Il est accompagné du vieux maître Frenhofer, qui émet de savants commentaires sur le grand tableau que Porbus vient de terminer. Il s’agit de Marie l’Égyptienne, dont Frenhofer fait l’éloge, mais qui lui paraît incomplet. En quelques coups de pinceau, le vieux peintre métamorphose le tableau de Porbus au point que Marie l’Égyptienne semble renaître à la vie après son intervention. Toutefois, si Frenhofer domine parfaitement la technique, il lui manque, pour son propre ouvrage, La Belle Noiseuse, toile à laquelle il travaille depuis dix ans, le modèle en art idéal, une femme qui lui inspirerait la perfection vers laquelle il tend sans jamais l’atteindre. Ce futur chef-d’œuvre, que personne n’a encore jamais vu, serait le portrait de Catherine Lescault.  » … je ne note pas plus ; ce serait « spoiler » pour celles et ceux qui ‘ont pas lu cette ouvre superbe 🙂 . Merci de cet échange . Je connais peu de choses en fait de Mallarmé ; j’y consacrerai plus de temps
        très bonne soirée

        Aimé par 1 personne

      2. Tu me donnes envie de relire Balzac. J’avais commencé (et même bien avancé) la Comédie humaine il y a quelques années, puis je suis passé à autre chose. Mais je crois que je vais m’y remettre (ne fût-ce que pour relire Béatrix, qui est une transposition romancée de la liaison entre Franz LISZT et Marie d’AGOULT.
        La Belle Noiseuse est un très beau film avec Michel PICCOLI et Emmanuelle BÉART, je ne sais pas si tu le connais.
        Quant à MALLARMÉ (Mallarmuche pour les intimes), je crois que parmi mes poètes préférés, c’est un de mes préférés. Ce n’est probablement pas un hasard si un de mes premiers billets de blog lui a été consacré.
        https://toutloperaoupresque655890715.wordpress.com/2018/05/14/stephane-mallarme/
        Je te souhaite une très bonne soirée en poésie.

        Aimé par 1 personne

      3. oui, je me souviens de ce film ! je préfère ; comme très souvent, la « version originale » écrit ; plus dense , plus tragique ( à mon sens) . j’ai beaucoup lu Balzac ( il y a tellement longtemps maintenant ) ais-je lu Béatrix ; ma mémoire défaille … si non je trouverai ( comment ?? ) le temps de le faire ; comme d’écouter tes billets antérieurs ! Très bonne soirée … en musique 🙂

        Aimé par 1 personne

  1. Bravo pour ces poèmes nocturnes et lunaires ! C’est vrai que notre satellite a inspiré de nombreux poètes (romantiques, surtout) sans compter Laforgue et Verlaine, mais vous prouvez que ce thème est loin d’avoir été épuisé et qu’on peut encore en dire des choses originales !

    Aimé par 1 personne

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